Le récit
L'histoire du lieu
Je croyais avoir trouvé l'âme du lieu. Je me trompais.
Ce samedi après-midi, j'ai décidé de partir à pied. Quarante minutes de marche depuis Sainte-André pour rejoindre La Case Floria. Le temps de passer devant le temple du Colosse, de longer cette côte sauvage dont on devine l'océan derrière une végétation généreuse. Le temps, aussi, de laisser vagabonder mes pensées. Depuis quelques jours, une question me travaille : comment redonner à l'Est de La Réunion la place qu'il mérite dans le cœur des voyageurs ?
Car l'Est est un territoire singulier. C'est ici que le soleil se lève sur l'île. C'est la côte des vents, des pluies généreuses, des forêts luxuriantes, des cascades et des rivières vivantes. C'est aussi une terre de volcans et de montagnes. Le Piton des Neiges, dont le sommet se situe sur le territoire de Saint-Benoît, et le Piton de la Fournaise, qui s'étend notamment sur celui de Sainte-Rose, rappellent à quel point cette partie de l'île appartient à une histoire géologique extraordinaire.
Et pourtant, dans l'imaginaire touristique, l'Est reste souvent dans l'ombre de l'Ouest.
Quel dommage !
Peut-on vraiment prétendre connaître l'île intense sans avoir emprunté la route des Laves, découvert Notre-Dame-des-Laves, traversé les paysages de Salazie ou grimpé dans la forêt de Dioré pour contempler le cirque depuis les hauteurs ? J'en doute. L'Est possède quelque chose que l'on ne trouve pas toujours dans les brochures touristiques : une authenticité qui n'a pas besoin de se mettre en scène. Mais qui sont donc ces voyageurs qui choisissent d'y séjourner ?
Et que viennent-ils y chercher ? C'est avec ces questions en tête que j'arrive devant le portail de La Case Floria.
Il s'ouvre. Et là, je m'arrête.
Une longue allée végétale m'accueille. Des fleurs, des couleurs, des feuillages aux formes étonnantes. La végétation semble m'inviter à entrer, presque autant que Corinne et Jean-Bernard, mes deux hôtes du jour.
Je suis saisi. À peine quelques pas, et je crois déjà tenir mon sujet. L'âme de La Case Floria, c'est son jardin !
Facile. Évident. Presque trop. J'aurais pu rentrer chez moi avec cette conclusion, écrire quelques jolies phrases sur les fleurs tropicales et les oiseaux, et publier un portrait parfaitement convenable. Mais cela aurait été passer à côté de l'essentiel. Car ce jardin ne se contente pas d'être beau. Il a une mémoire. Et surtout, il a quelque chose à nous apprendre.
Le lieu
Un jardin qui nourrit les hommes depuis près d'un siècle. Pour comprendre La Case Floria, il faut remonter le temps. Nous sommes en 1939. À cette époque, le terrain n'a rien d'un jardin d'agrément. On y cultive du maïs, du manioc. La terre est précieuse. Elle nourrit les familles, permet de vivre, parfois simplement de tenir.
Puis vient Florian, le père de Jean-Bernard. Il transforme progressivement cette terre nourricière en verger. Il rapporte des espèces fruitières glanées aux quatre coins de La Réunion, les plante, les observe, les accompagne. Litchis, manguiers, avocatiers, mangoustaniers, pamplemoussiers…
Peu à peu, toute l'île semble trouver sa place dans ce jardin. Florian connaît chaque arbre. Quand Corinne et Jean-Bernard reprennent le domaine en 2006, il est encore là, fidèle au rendez-vous. Tous les matins, à 5 h 30, il vient prendre soin de son verger. Et attention à celui qui taillerait la mauvaise branche ! Florian voit tout.
J'aime cette image. Celle d'un homme qui, au fil des décennies, a développé une connaissance si intime de ses arbres qu'il sait exactement ce dont chacun a besoin. Avant son décès en 2011, il avait donné sa bénédiction au projet de locations saisonnières de son fils et de sa belle-fille. Un projet qui n'était pas seulement économique. Car entretenir un tel patrimoine demande du temps, de l'attention et des moyens. Accueillir des voyageurs devenait une manière de lui donner un avenir.
En 2015, la première maison destinée à la location voit le jour.
Aujourd'hui, deux petites maisons accueillent couples, familles ou groupes d'amis, jusqu'à dix personnes au total.
Deux maisons confortables, entièrement équipées, avec leurs espaces de vie et leurs terrasses. Le bois, le gravier et les savoir-faire locaux prennent leur place dans cet environnement végétal, loin d'une esthétique dominée par le béton.
Mais ici, ce ne sont pas les constructions qui imposent leur présence. C'est le jardin qui les accueille. Et quel jardin !
Corinne en est la grande compositrice, Jean-Bernard son complice aux mains vertes. Ensemble, ils ont fait évoluer le verger familial vers un véritable jardin créole, où couleurs, parfums et floraisons se succèdent au fil des saisons. Il n'y a pas d'ordre apparent. Et pourtant, tout semble à sa place.
Un arbre protège de son ombre une plante plus fragile. Les palmiers rares côtoient les roses de porcelaine. Les héliconias déploient leurs couleurs flamboyantes. Des feuillages géants rivalisent avec les fleurs les plus délicates. L'eau circule, forme des mouvements, des tourbillons, des petits refuges où les oiseaux viennent s'abreuver. La végétation filtre les bruits du monde extérieur. L'air circule naturellement, rafraîchi par l'ombre des arbres.
Les climatiseurs sont bien présents dans les maisons, mais le jardin accomplit déjà une partie du travail. Et puis, il y a cette particularité qui me plaît énormément : ici, le jardin n'est pas un musée. On ne se contente pas de regarder les plantes derrière une barrière. On les approche. On les touche. On les sent. Et lorsque la saison s'y prête, on goûte ses fruits.
Corinne et Jean-Bernard me racontent les vertus traditionnellement attribuées à certaines plantes, comme les feuilles du cerisier du Brésil, utilisées dans les savoirs populaires contre la fièvre. Ils me parlent aussi de la vanille qui, lorsqu'on la laisse mûrir sur sa liane, finit par se fendre et libérer son parfum.
Je découvre un jardin qui ne cesse d'enseigner. Et pourtant, je n'ai toujours pas trouvé ce que je cherche. Ou plutôt, je sens que je m'en approche. Car à force d'écouter mes hôtes, une évidence commence à se dessiner. Ce jardin raconte autre chose que la passion des plantes. Il raconte une manière d'être au monde. Et peut-être même une manière d'aimer.
Localisation
Saint-André
Capacité
10 personnes - 2 gîtes
Les hôtes
Ici, l'amour est une question de proximité
C'est Corinne qui finit par me donner la clé. Elle pratique un art végétal japonais : le kokedama. Le principe est aussi simple que délicat. Une plante prend racine dans une boule de mousse, façonnée à la main. Elle peut ainsi vivre autrement, sans pot traditionnel, dans une composition que l'on peut approcher, contempler, presque prendre dans ses bras.
Corinne propose d'ailleurs des ateliers pour transmettre cet art. Mais derrière cette pratique se cache une philosophie bien plus profonde. Pour elle, la proximité est essentielle. Avec les plantes, bien sûr. Mais aussi avec les êtres humains.
Elle me raconte ces grandes familles réunionnaises qui, autrefois, se retrouvaient dans une même pièce pendant les cyclones. On jouait aux dominos. On discutait. On partageait le peu d'espace disponible. On était proches. Physiquement, mais aussi humainement.
Et cette proximité faisait naître quelque chose de précieux : une solidarité, une affection, une attention sincère aux autres. Je repense alors au jardin. À toutes ces plantes qui poussent ensemble. Aux arbres qui protègent leurs voisins du soleil. Aux racines qui cohabitent, à l'eau qui circule, aux espèces qui se rendent mutuellement service.
Ce que je prenais pour un foisonnement végétal est peut-être, finalement, une magnifique leçon de vie. Grandir ensemble, sans avoir besoin de prendre toute la place. Et soudain, je comprends pourquoi La Case Floria paraît si grande et si intime à la fois. On peut y trouver son espace, son petit coin de tranquillité. Mais jamais on ne se sent coupé du vivant.
Tout est proche. Les plantes, les oiseaux, les hôtes, les autres voyageurs. Même les chiennes de la maison, silencieuses et affectueuses, semblent avoir adopté cette philosophie. Elles veillent tranquillement sur le domaine, sans jamais chercher à attirer toute l'attention.
Corinne et Jean-Bernard accueillent ainsi des voyageurs du monde entier. Des Belges, des Tchèques, des Anglais, des Allemands, des Chinois, des Coréens, des Québécois… Certains viennent spécialement pour les plantes. Pour découvrir des héliconias, des feuillages tropicaux ou des espèces qu'ils ne rencontreraient jamais chez eux.
D'autres sont des familles réunionnaises qui viennent célébrer un événement, se retrouver, profiter de ce territoire de Saint-André où les fêtes, les traditions et les liens familiaux occupent une place si importante.
Lorsque Corinne et Jean-Bernard me raccompagnent finalement chez moi en voiture, je découvre une autre facette de leur univers. Ils connaissent leurs voisins. Les familles du quartier. Les histoires locales. On parle de cette entraide réunionnaise si précieuse lorsque les cyclones frappent l'île, quand les routes sont coupées, quand il faut compter les uns sur les autres. Une solidarité qui ne se décrète pas :elle se cultive, elle aussi.
Et je me dis que le jardin de La Case Floria ne s'arrête peut-être pas à ses clôtures.
Ses racines vont bien plus loin.
« À La Case Floria, on cultive les plantes comme on cultive les liens : avec patience, proximité et amour. »
Corinne et Jean-Bernard
Le rythme
Une journée type
Une journée à La Case Floria
Ici, la journée commence peut-être par un souvenir. Celui de Florian, qui arrivait chaque matin à 5 h 30 pour retrouver ses arbres. Rassurez-vous, personne ne vous demandera de vous lever aussi tôt ! Mais si vous êtes matinal, le jardin a beaucoup à vous offrir. La lumière se glisse entre les feuillages. Les oiseaux s'éveillent. L'eau poursuit tranquillement sa course. On ouvre la porte de sa maison, et la nature est déjà là. À portée de main. Pas besoin de prendre la voiture pour la rejoindre. On se prépare un café, on s'installe sur la véranda, on regarde les fleurs, on prend le temps d'observer cette vie discrète qui nous entoure.
Et puis vient le moment de partir à la découverte de l'Est. Pourquoi ne pas commencer par le temple du Colosse, tout proche, avant de rejoindre les paysages de Salazie ? Ou prendre la route vers Sainte-Rose, traverser les coulées de lave, s'arrêter à Notre-Dame-des-Laves et poursuivre jusqu'aux paysages spectaculaires du Sud sauvage ?
Les plus aventureux choisiront peut-être une randonnée, une sortie en canyoning ou la découverte des bassins et cascades de l'Est. Les amoureux de patrimoine rencontreront les producteurs de vanille, les artisans et ceux qui perpétuent les traditions réunionnaises. Car La Case Floria est idéalement située pour explorer cette partie de l'île, et ses hôtes connaissent suffisamment leur territoire pour partager leurs bonnes adresses.
Mais on pourrait aussi décider de rester. De ne rien programmer.
De participer à un atelier de kokedama avec Corinne, pour apprendre à créer sa propre composition végétale. De profiter d'un moment de détente dans l'espace bien-être et spa du domaine. De reconnaître les fruits qui poussent autour de soi.De demander à Jean-Bernard l'histoire d'un arbre. Ou simplement de s'installer dans un coin du jardin avec un livre.
Le soir venu, on retrouve sa petite maison. On prépare le dîner, on partage un repas en famille, on échange sur les découvertes de la journée. Et si le vent se lève, si la pluie vient frapper les feuillages, on se rappelle que l'on séjourne sur la côte des vents. Ici, la nature ne s'arrête pas de vivre pour les voyageurs. Elle les invite à suivre son rythme.
L'expérience
Ce que l'on vient y vivre
Je crois que j'ai enfin trouvé. Mais avant de vous livrer ma conclusion, il faut que je vous parle d'un arbre : le litchi.
C'est l'une des vedettes de La Case Floria. À La Réunion, on attend ses fruits avec impatience. Leur arrivée annonce les fêtes, les réunions de famille, ces moments de partage qui accompagnent l'été austral. Le fruit lui-même est une petite merveille. Une écorce rugueuse, presque piquante. Et derrière cette enveloppe, une chair délicate, translucide, parfumée, qui protège un noyau sombre.
J'aime beaucoup sa symbolique. Dans certaines lectures contemporaines, le litchi représente l'authenticité, la vérité intérieure, l'enracinement et la liberté d'être soi. Il nous invite à dépasser les apparences pour retrouver l'essentiel. À abandonner les masques. À accepter notre véritable nature. Et à ne plus chercher à impressionner.
Je ne pouvais rêver plus belle métaphore pour La Case Floria. Car finalement, ce jardin ne cherche pas à impressionner. Il pourrait pourtant. Avec ses plantes rares, son incroyable diversité, son patrimoine presque centenaire et cette profusion de couleurs, il aurait de quoi rivaliser avec bien des jardins botaniques.
Mais ce n'est pas son intention. Il ne demande pas à être admiré de loin. Il demande à être vécu. Touché. Senti. Goûté. Partagé.Et c'est là que réside, à mes yeux, toute sa singularité. À La Case Floria, le véritable luxe n'est pas l'espace que l'on possède. C'est la proximité que l'on cultive. La proximité avec la nature.
Avec ceux que l'on aime. Avec les générations qui nous ont précédés. Avec un territoire qui nous accueille. Et peut-être, plus profondément encore, avec soi-même.
Je repense à Florian, à ses arbres, à ses visites quotidiennes. Je repense à Corinne et à ses kokedamas. À Jean-Bernard, qui poursuit l'histoire de son père. À ces familles réunies autour d'un jeu de dominos pendant les cyclones. À ces voyageurs venus de l'autre bout du monde pour découvrir quelques fleurs. Tout se rejoint.
Ce jardin qui, autrefois, nourrissait les ventres, nourrit aujourd'hui quelque chose de plus subtil. Nos sens. Notre curiosité. Notre besoin de beauté. Et notre besoin d'appartenance.
Ce qu'on vient y retrouver : le lien vivant.
Je suis arrivé à La Case Floria en pensant trouver un jardin extraordinaire. J'y ai découvert une philosophie. Celle d'un lieu où l'abondance ne se mesure pas à ce que l'on accumule, mais à ce que l'on partage.
Où chaque plante a sa place. Où la proximité n'empêche pas l'intimité. Où le passé continue de nourrir le présent. Et où l'accueil n'est pas une prestation, mais le prolongement naturel d'un art de vivre. Il m'a fallu quarante minutes de marche pour rejoindre La Case Floria. Et quelques heures de conversation pour comprendre que l'âme de ce lieu ne se trouvait ni dans ses fleurs, ni dans ses arbres, ni même dans son histoire.
Elle se trouve dans les liens qui les unissent.
C'est peut-être cela, finalement, le plus beau secret de ce jardin.
On y cultive la vie. Et la vie, lorsqu'on la laisse s'épanouir, nous rapproche.
Bienvenue à La Case Floria.
Une petite maison des fleurs, au cœur de l'Est réunionnais. Un lieu rare, délicat, généreux. Comme un litchi que l'on prend le temps d'ouvrir. Et dont on découvre, derrière l'écorce, toute la douceur.